AI ! mon dildo !

Perroquet Youyou

Sophie avait rompu depuis trois mois avec son dernier amant, un certain Ken, un nom difficile à porter, un peu ridicule même, mais dont le ‘beau’, comme disent les Canadiens, était, sottement, très fier. Ken n’avait, comme son homologue en plastique, que peu de conversation mais des plaquettes de chocolat et une queue habile. Rencontré sur Tinder, il avait assuré avec fiabilité sa fonction coïtale mais s’était révélé de l’intelligence d’une praire et Sophie avait rompu.

Ken, dont nous avons parlé au paragraphe précédent, était sénégalais. Le bel amant noir assez désargenté, avait offert à la Saint Valentin à Sophie un perroquet vert, un youyou, un superbe animal au plumage vert, à la tête grise et aux joues argentées dont les yeux malicieux tendaient au jaune-orange. Sophie l’avait appelé « Youyou », le nom de l’espèce, faute d’imagination. Elle fut ravie par la tendresse de l’animal qui vivait librement dans l’appartement. Il faisait le pitre, inclinant sa tête, pour regarder Sophie avant d’éclater de rire.  « Bonjour Youyou ! » lançait le matin Sophie à l’animal qui répondait un peu strident « Bonnnnjouuur !!! Sophii ! ».

Ken lui avait amené l’animal dans une cage et lui avait pourtant recommandé de ne pas le laisser sortir mais, ce qu’il n’avait pas expliqué, c’est que Youyou était un perroquet mâle qui, si on le laissait libre sur son perchoir, se précipitait en volant vers lui pour l’attaquer, faisant montre d’une jalousie violente de mâle alpha.

Ken mis à la porte, Sophie garda le perroquet vert et l’installa, sans l’enchaîner à un perchoir dans le salon.

Avec Sophie, Youyou était tendre, venait se poser sur son épaule, frottait amoureusement sa tête contre son cou, puis descendait le long de son bras pour venir chiper dans son assiette si la nourriture le tentait. 

Voilà bientôt un an que Youyou cohabitait avec Sophie dans la plus parfaite harmonie. Il venait même s’accrocher sur le robinet de la baignoire pour dodeliner de la tête en la contemplant avec amour, nue dans la mousse. Un jour, les pattes de Youyou glissèrent du robinet et il tomba dans la mousse d’où il émergea, toussotant mais propre, et tous les deux rirent tant que le plaisantin prit dorénavant l’habitude de se baigner car il adorait sentir ses plumes sécher, s’ébouriffer sous le souffle chaud du séchoir à cheveux qui lui rappelait le vent chaud de sa savane perdue.

Youyou avait bien des qualités mais il ne descendait pas les poubelles ce qui est, comme on le sait, l’utilité principale d’un homme à la maison, avec le sexe, malgré tous les inconvénients associés : odeurs, lunette des WC, canettes de bière, football…

Sophie, à vingt-six, s’était converti au ‘no-sex’, la chasteté volontaire, non subie, l’oubli du sexe, ou presque. Elle s’octroyait quelques masturbations manuelles mais, surtout, sublimait cf. Sigmund Freud, ses pulsions érotiques dans sa brillante réussite professionnelle et des stage de course à pied et soupe d’orties dans la Drôme dont elle revenait « affutée comme un couteau suisse », selon elle, « d’une maigreur de réchappée du Goulag », selon sa mère.

Quinoa et thé matcha, yoga et jogging lui avaient façonné une silhouette androgyne, presque plus de seins, des fesses minuscules mais musclées, un ventre plat et dur qu’une coupe de cheveux à la Jeanne Seberg dans A bout de souffle, ou mieux dans Sainte Jeanne, en faisait une Jeanne d’Arc de la publicité.

Car Sophie était pubarde et réussissait très bien dans ce milieu hypercompétitif. Pour elle, nul besoin de poudre blanche pour être toujours au top.

No-sex, mais, pour autant, Sophie était une jeune femme libérée, nullement pudibonde.

La Saint Valentin marquant le premier anniversaire de son entrée dans le désert des sens, Sophie feuilleta, dans la salle d’attente de sa gynécologue consultée car son excès de sport avait provoqué une aménorrhée, un magazine féminin qui trainait sur une table basse. La couverture faisait la retape avec le titre « NOUS AVONS TESTE LES SEX TOYS CONNECTES ! »

Sophie y découvrit que des sex-toys, pour homme comme pour femme, pouvaient être télécommandés à partir d’un ordinateur ou d’un smartphone et que, « MIEUX ENCORE ! » on pouvait « JOUER A DEUX » car deux amants pouvaient activer à distance le sex toy de l’autre pour partager des orgasmes quand ils étaient séparés pour une heure, un jour ou plus longtemps.

« Ça n’explique pas comment faire des partouzes » se fit la réflexion la très organisée Sophie.

De petites merveilles de technologie pour du sexe dans la tête et dans le corps !

Le dildo de la marque VibeO, « en silicone de qualité médicale » d’une jolie forme ovoïde, se chargeait par contact pour éviter toute prise externe, avait la capacité de gonfler de 37 %, de se réchauffer, et de vibrer, trois paramètres gérés via une application Bluetooth. On pouvait gérer ainsi ses vibrations depuis son ordinateur, son smartphone, sa montre connectée et même par la voix grâce à une box connectée.

On pouvait aussi lui parler, lui donner un petit nom. Il suffisant de dire « (le nom choisi) réveille-toi ! », comme Aladin caressant la lampe magique et le dildo préalablement inséré dans le vagin, selon les préréglages de l’application, « prenait vie au plus intime de vous pour vous procurer des orgasmes inoubliables » promettait la brochure du modèle noté ***** par la journaliste.

« Elle a dû s’épuiser, la pauvre petite, à s’envoyer en l’air avec tous ces trucs » moqua Sophie en cessant sa lecture, interrompu par l’appel de sa gynéco pour son propre examen vaginal.

« C’est dans une semaine la Saint-Valentin. Fais une folie ma fille ! » dit à voix haute Sophie en commandant en ligne un VibeO et puis, aussi sur une cave en ligne, une demi-bouteille de champagne.

Le soir de la Saint-Valentin, Sophie avait reçu à temps le très joli dildo et, tandis que le champagne refroidissait au frigidaire, elle se prépara à se réchauffer en téléchargeant l’application sur son iPhone qui était connecté à son iPad, à sa montre et à au HomePod grâce au logiciel Siri.

Elle avait décidé d’appeler VibeO « Max », le nom de son antépénultième amant, qui avant Ken, avait tenu presqu’un an.

Allongée sur le sofa, en dessous coquins, elle mit en place Max, sous le regard furieux de Youyou qui n’était pas content car ne voulant pas être dérangée, elle l’avait, exceptionnellement attaché à son perchoir et Youyou tentait de couper l’anneau avec son bec.

Tout était prêt, Sophie but une coupe de champagne et dit à voix haute et intelligible à l’adresse du HomePod : « Max ! réveille-toi ! ».

Fut-ce le résultat de sa très longue continence, des bulles de champagne, de la dextérité de Max ? les trois combinés provoquèrent en Sophie plusieurs orgasmes successifs, violents. Secouée comme par des décharges électriques, elle se tordait, se refusait et allait au-devant des mouvements de Max qui comme une houle lui enlevait toute pudeur et elle gémit puis cria : « Oui, oui, encore ! ».

Max devint une drogue et il tardait à Sophie de rentrer chez elle pour s’abandonner, prendre son plaisir plusieurs fois dans la soirée. Ces coïts lui procuraient une grande sensation de bien-être, la rendaient « zen ».

Pour que le plaisir soit encore plus intense, Sophie téléchargea une vidéo pornographique montrant une fort belle femme se masturbant dont les gémissements, tout d’abord murmurés devaient plus intenses et s’achevaient par des cris, le volume sonore du clip qu’elle visionnait sur sa télévision connectée, dirigeant l’intensité des mouvements de Max en elle. Elle pouvait également visionner la vidéo sur son ordinateur ou son smart phone, le son dans ses Airpods. Le réglage permettait de débuter piano piano par le réchauffement et le gonflement du godemiché avant de lancer la vidéo.

Youyou récompensé pour avoir été sage, n’était plus attaché durant ces orgies privées. Il restait intrigué de voir sa maîtresse d’habitude si calme se lover comme un de ces pythons que le perroquet craignait plus que tout ayant vu certains de ses congénères dévorés d’une seule bouchée. Du coup, il restait à l’écart, le temps que la tempête des sens se soit apaisée et que Sophie ait reprise une vie normale. Youyou était intrigué par ce « Max » qu’il ne voyait pas et auquel sa maîtresse parlait. Les séances orgasmiques se répétant, Youyou apprit des mots nouveaux, des phrases même comme ce « Max réveille-toi ! » Méfiant, il ne les lâchait pas en présence de sa maîtresse mais, seul, quand elle était partie au bureau. Youyou alors criait « Max réveille-toi ! » ce qui provoquait le son d’une vibration provenant de la table de chevet de Sophie. Grand mystère !

Grand mystère également, la décharge rapide de Max qui perdait tout son jus (électrique) alors que le constructeur promettait 300 heures d’autonomie entre les charges. « Max débande étrangement rapidement » s’étonnait à voix haute Sophie qui ne pouvait pas imaginer une infidélité de sa part…

Bientôt Sophie n’y tint plus. Elle devait ce jour-là défendre devant un très important prospect, l’offre de son cabinet de publicité pour une campagne pour un déodorant féminin du doux nom de Zéphir, un très gros budget.

Sophie, épuisé par le stress des jours précédents, avait très mal dormi. Craignant de compromettre sa présentation, elle décida d’emmener au bureau Max pour pouvoir, avant la réunion, se détendre avec lui car elle avait droit à un bureau pour elle dont elle ferma la porte avant d’éveiller Max, le djinn du dildo.

Par prudence, au cas où quelqu’un entrerait à l’improviste dans son bureau, elle jouit en regardant l’écran de son iPhone.

Complètement détendue, Sophie entra dans la salle de réunion où étaient déjà assis, des deux côtés de la grande table en verre, les clients face au dirigeant du cabinet de publicité qui leur adressait des gracieusetés et l’accueillit ainsi :

« Ah ! voici Sophie, notre star ! C’est elle qui a développé le concept de la campagne. Sophie, nous t’écoutons ! »

Sophie prit place près du rétroprojecteur dans son tailleur noir d’executive woman, agrémenté d’un tout aussi sobre chemisier blanc. Un bracelet d’argent Dogon était la seule excentricité qu’elle s’autorisait. Sophie connecta son iPad et alluma son grand sourire pour les prospects.

« Nous avons appelé votre campagne « Osez ! ». Osez car les femmes n’osent parfois pas faire du sport, faire de grands ménages, se dépenser au bureau de peur des auréoles sous les bras ! Nous leurs disons « Osez grâce à Zéphir ! ».

Les slides s’enchaînaient avec naturel. Les superbes femmes générées par l’IA défilaient à l’écran. Celles en maillot de bains sexy, tenant, le bras tendu pour dévoiler leur dessous de bras impeccables, des déodorants Zéphir, plurent particulièrement aux deux hommes.

L’enthousiasme communicatif de la jeune femme emportait progressivement la conviction du PDG et du directeur marketing de Zéphir. La campagne osée qui mettait à moitié à nu les femmes pour mieux « les habiller de fraicheur », un des slogans dont Sophie n’était pas peu fière, les séduisait.

Là-bas, dans l’appartement déserté, Youyou avait fini de répandre ses graines de tournesol et s’était toiletté dans le bac d’eau. Comme il s’ennuyait il décida de jouer avec le mystérieux esprit vibreur de la maison. « Max, réveille-toi ! » cria le perroquet.

L’HomePod sortit de sa léthargie, s’alluma d’une jolie lumière verte qui plaisait beaucoup au volatile et transmit par internet l’ordre à Max.

Sophie sentit Max se réveiller en elle. Max s’échauffait avant le sexe.

La terreur et la chaleur intime firent transpirer Sophie. Son trouble devint visible aux auréoles qui se formaient sur son chemisier. Elle interrompit son exposé pour sortir précipitamment son téléphone, en faisant mine de garder son calme.

« Excusez-moi, j’ai oublié de mettre mon portable en silencieux » prétexta-t-elle.

Elle réussit à donner l’ordre à Max de se rendormir juste à temps et reprit, transpirante, son exposé.

Comme rien ne vibrait dans la maison vide, le Poicephalus senegalus réitéra son ordre à Max d’un cri de plus en plus strident.

Une course-poursuite s’engagea alors entre Youyou et Sophie dont Youyou sortit vainqueur.

Les ordres réitérés déclenchèrent les vibrations de Max et, horreur ! le clip vidéo s’afficha sur l’écran de l’iPhone. Les cris de jouissance de la dame emplirent la pièce. Sophie réussit à arrêter l’iPhone mais Max continua à projeter le clip sur la télévision du salon à la stupeur de Youyou et, pire, se dupliqua sur l’iPad de Sophie, prenant la main sur la présentation pour exposer en 4K la masturbation de la dame sur l’immense écran de la salle de réunion.

Sophie mit un terme à la débâcle en arrêtant son iPad et s’apprêtait à s’enfuir de la salle de réunion pour aller faire son paquet de départ, persuadée d’être virée quand, à son grand étonnement, le PDG de Zéphir applaudit. Le Directeur marketing, après un instant d’hésitation, se joignit à son chef et, fut rejoint ensuite par le PDG qui était presque tombé de sa chaise de surprise devant la gabegie.

« Bravo ! Pour être osé, c’est osé ! Même la femme dans ses moments les plus intimes voudra utiliser Zéphir ! Il fallait y penser ! Ça va faire un buzz du tonnerre ! J’adore ! » déclara le dirigeant « Le budget de la campagne est pour vous ! »

Sophie ne fut pas congédiée, reçut une prime mais laissa dorénavant Max avec Youyou.

Aucun des deux complices ne dénonça l’autre et Sophie obtint un nouveau Max, Max n°2 tout neuf du service après-vente du constructeur qui démonta Max n°1 sans y découvrir le perroquet.